Ecopop, la peur du trop plein et le rêve d’utopie


Ecopop, la peur du trop plein et le rêve d’utopie


Bernard Debarbieux
Le Temps / Genève / Suisse / 14.11.2014

On reproche souvent, à tort ou à raison, aux hommes et aux femmes politiques de réfléchir à trop court terme. Tout en constituant un fleuron de la démocratie suisse, le droit d’initiative contribue en tout cas à consacrer l’actualité immédiate comme horizon du débat politique. C’est notamment le cas de l’initiative Ecopop, qui inscrit une question fondamentale et de très grande portée historique – la pression excessive exercée par l’humanité sur les ressources naturelles – dans une actualité du temps présent – la forte croissance démographique de la Suisse et la stigmatisation croissante des flux d’immigration. Pour se délivrer de l’empire de l’actualité, il est de l’intérêt du débat public de viser des objectifs de long terme, mais aussi, dans la direction inverse, de prendre la mesure de la portée historique des questions soulevées.

Or, interroger la portée historique de ces questions nous invite à remonter loin dans le temps et, pourquoi pas, pourquoi pas, aux origines de notre civilisation moderne. Cette prise de recul nous permet sans doute d’asseoir la pertinence de nos analyses.

En 1516, Thomas More publie un livre, Utopia, destiné à une incroyable postérité. Cet essai fonde un genre littéraire, celui de l’utopie, en lui donnant ses caractéristiques intrinsèques. Utopia juxtapose une critique féroce des sociétés et des régimes de l’Europe de la Renaissance et dessine une alternative, localisée dans l’ailleurs imaginaire d’une île artificiellement coupée du continent, dans laquelle le bien-être collectif est garanti par l’instauration de très nombreuses règles sociales et politiques. Le lecteur d’aujourd’hui reconnaît aisément et non sans paradoxe dans ces règles à la fois les germes de la démocratie moderne – les représentants du peuple sont élus et n’exercent leurs fonctions que sur de courtes durées – et celles des régimes totalitaires – toutes les pratiques sociales, celles relatives à la résidence et au travail agricole et artisanal, mais aussi celles relatives à l’emploi du temps, aux déplacements et même aux vêtements des Utopiens sont extrêmement normées et contrôlées.

L’ajustement de la population aux ressources de l’île est une préoccupation centrale d’Utopia. Les règles sociales adoptées, l’éducation des Utopiens et la contribution de tous à la production agricole doivent conduire à cet ajustement; toutefois, Thomas More envisage le cas de figure où la croissance de la population serait telle qu’elle dépasserait la capacité de l’île à nourrir ses habitants. Il explique alors que «si l’île entière se trouvait surchargée d’habitants, une émigration générale serait décrétée». Autrement dit, si l’autorégulation des ressources et de la population devait connaître des défaillances, on instaurerait une politique migratoire autoritaire.

Cette inquiétude relative à la capacité de la terre à nourrir ses habitants est une préoccupation récurrente de notre civilisation moderne; les fréquentes situations de famine ou de disette et l’explosion démographique observée en Europe à partir du XIXe siècle l’expliquent aisément. Cette inquiétude percole à travers quantité d’œuvres de fiction et d’essais, comme Utopia, mais aussi de propositions théoriques, comme celles de Malthus au XVIIe  siècle, jusqu’aux travaux somme toute récents d’experts et d’organisations internationales comme ceux du Club de Rome dans les années 1970.

Or, force est de constater que, même si de terribles famines ont pu décimer des populations entières depuis la Renaissance, l’humanité a progressivement réussi à accroître la production alimentaire à un rythme plus rapide que celui de sa population. Les premiers traités d’agronomie du XVIIe , puis la «révolution agraire» du XVIIIe, puis la «révolution verte» du milieu du XXe siècle ainsi que l’augmentation des surfaces cultivées tout au long de cette longue période ont permis ce tour de force. Et si famines et disettes ont prélevé leur lot de victimes sur le même laps de temps, c’est essentiellement en raison de l’incapacité des institutions économiques, sociales et politiques à mettre à disposition des populations à nourrir ici les excédents de production localisés là-bas. Autrement dit, l’ajustement de la population et des ressources a été rendu possible par des progrès techniques incessants, mais limité par les contraintes liées à la circulation et à l’accès des produits de l’agriculture.

Aujourd’hui, les thèses pointant du doigt un excès d’hommes et de femmes sur terre incriminent moins l’insuffisance de la production agricole, bien que les problèmes dans ce domaine soient loin d’être résolus, qu’une pression insoutenable sur l’environnement naturel. Cette pression est indiscutable, indiscutablement excessive, et l’augmentation de la production agricole, à coups de défrichements et d’intensification, ne lui est pas étrangère. Pour autant, ce qui a été observé dans l’ajustement séculaire des populations et des ressources agricoles ne peut-il pas nous guider dans l’appréhension de cet autre défi?

Il s’est passé plusieurs décennies entre la publication d’Utopia et les premiers traités d’agronomie, près de deux siècles entre le livre de Thomas More et la révolution agraire. Or le premier ouvrage qui traite explicitement de la pression de la croissance de la population et du progrès des techniques sur l’environnement remonte au milieu du XIXe siècle. Il s’agit de Man and Nature écrit par George Perkins Marsh et publié en 1864. Depuis un siècle et demi, le nombre de publications proposant des pistes pour alléger cette double pression a explosé, et quantité de techniques nouvelles, notamment dans la production énergétique et le recyclage des déchets, ont été inventées. Certes le rythme d’évolution des mentalités et d’adoption des techniques n’a pas été suffisamment rapide pour compenser les effets sur les écosystèmes de la croissance démographique et de l’augmentation de la consommation moyenne des ressources par individu. La raison en est simple: il n’y a pas de régulation mécanique entre population et consommation d’une part, et appauvrissement des ressources d’autre part, alors qu’une telle régulation – les famines et la mortalité afférente – existe dans le domaine alimentaire. Mais est-ce pour autant une raison pour désespérer de la capacité des politiques publiques, des mouvements sociaux et des développements technologiques à infléchir la situation dans un avenir pas si lointain?

Autrement dit, plutôt que de vouloir prescrire la réduction de la population mondiale ou de la population résidente en Suisse comme le propose l’initiative Ecopop, en prenant au passage le risque de politiques autoritaires en matière de natalité, voire discriminatoires en matière de migrations, ne convient-il pas plutôt de concentrer nos efforts sur l’efficience de nos consommations individuelles et collectives, sur l’incitation à la réduction de ces dernières, et sur l’amélioration du taux de recyclage de nos déchets? Après tout, un simple tour d’horizon de la planète nous rappelle que les pays les moins densément peuplés, comme les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie, ne sont pas toujours les plus vertueux en matière de pollution et de consommation, et que ce sont souvent des pays très densément peuplés comme le Danemark ou les Pays-Bas qui nous indiquent les pistes les plus fructueuses en matière de politique énergétique et de consommation du sol à des fins d’urbanisation.

La postérité d’Utopia doit inciter à nous méfier des solutions trop simples: nourrie par l’humanisme de la Renaissance, guidée par les meilleures intentions du monde, l’utopie de Thomas More a séduit au moins autant les théoriciens de l’intérêt général que les théoriciens du totalitarisme. Forts de cette expérience, nous devons veiller à ce que nos récits contemporains alimentent la vision des premiers et privent les seconds de tout espoir de résurrection.

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